Dis Papa, c'est comment la montagne ?

Publié le par Paul Bonhomme

Dis Papa, c'est comment la montagne ?

« Dis Papa, c’est comment la montagne ?

Le père prend son fils sur ses genoux, au coin du feu de cheminée qui crépite dans le chalet posé avec attention au milieu des alpages, à l’abri des avalanches. Solidement planté depuis des siècles pour affronter la neige abondante des hivers. Il prend son fils sur les genoux et regarde par la fenêtre.

« Ça commence souvent par le crissement de tes pieds sur le sentier gelé. Tu sais, un crissement silencieux, étouffé par la nuit qui se couche doucement derrière les sommets. Tu n’entends que ton souffle, froid et court, tu te sens vivre quelque chose de beau et d’unique… parce que tu entres dans quelque chose de beau et d’unique. Une beauté qui te dépasse, exubérante, imposante.

Une beauté respectueuse.

Puis le jour levé, tu poses un instant ton sac pour y fouiller une pause et tu te réjouis d’un morceau de pain et de quelques carrés de chocolat, tu dégustes la puissance de l’eau fraiche qui t’inonde. Rassasié, tu reprends la route laissant le chemin derrière toi, t’enfonçant encore un peu plus dans un monde inconnu. Cet univers que tu n’as supposé que sur tes cartes et dans tes rêves, peut-être même dans tes nuits blanches où tu t’imaginais là, juste là où tu te trouves à présent.

A l’approche des sommets tu sors modestement et comme pour te rassurer, ton brin de corde et ton équipement. Tu le déplies délicatement, tu te prépares, tu ne penses plus qu’à ce qui t’attends, tu es là, entièrement, complètement.

Tu n’es plus que là.

Et la montagne t’accepte comme tu es, modeste et petit, bien trop petit pour lui faire du mal. Elle t’accepte parce qu’elle aime que tu la caresses du bout de tes doigts gourds, que tu l’effleures sans jamais ne laisser de traces … parfois même il t’arrives de sentir qu’elle t’aide, qu’elle t’offre le cadeau unique et précieux de te laisser passer.

Puis tu commences à grimper, tu commences à la prendre à pleine main, tu grimpes, tu rampes, tu sautes, tu joues. Puis tu montes encore un peu plus haut, parce qu’il fait beau, parce que tu veux voir plus loin, tu sais, toujours plus loin. Alors tu montes, tu arrives au sommet essoufflé, hors d’haleine mais comblé de je ne sais quel bonheur, parce que tu as vécu quelque chose d’exceptionnel et que tu t’es senti bien, simplement heureux de partager un bout de la beauté du monde. Alors tu regardes autour de toi et en dessous, et tu imagines que tu pourrais aller en face, plus loin là haut, plus tard, et que tout à l’heure tu seras là bas, dans le chalet minuscule que tu devines derrière les mélèzes, tout en bas, à l’abri du feu qui crépite déjà.

Parfois même tu ne sais pas pourquoi, tu te mets à pleurer. »

Le petit garçon attentif regarde son père, soudain étonné.

« Oui, tu pleures de cette joie que tu ne peux éprouver que lorsque tu accomplis un rêve. Tu pleures parce que c’était dur mais que tu y es arrivé, que tu as dépassé tes peurs, tes angoisses, que tu as su trouver ton chemin… tu sais, comme dans la vie lorsqu’on souffre mais qu’on continue quand même, qu’on se trompe et qu’on réessaye, et qu’on essaye encore et qu’on y arrive.

« Et après, on redescend ?

« Oui Bonhomme, après il faut redescendre avant que la nuit ne se réveille. Parce que la montagne doit se reposer aussi et que nous, nous ne sommes que de passage là haut. Et puis, il faut redescendre parce que en bas, il y a tous ces gens qui nous aiment. Et que tous ces gens qu’on aime, et bien, ils veulent aussi voir les étoiles que la montagne nous a planté dans les yeux, ils veulent partager avec nous la douleur et les doutes, ils veulent prendre nos rires, essuyer nos larmes de joie. Parce que le chemin qu’on a trouver, ça pourrait peut être un jour devenir le leur, ou un petit bout du leur, jusqu’à l’épaule, ou jusqu’après le ruisseau, ou après l’arête au-delà du sommet.

Qui sait, peut-être même leur auras-tu montrer un bout de leur propre rêve ?

Parce qu'en montagne, la fin d'une histoire n’est que le début d’une autre et que dès que tu descends, la tienne ne t’appartient déjà plus."

Le feu c’est éteint et la lune pointe le bout de son croissant dans le coin de la fenêtre du salon. L’enfant c’est endormi.

Des années plus tard, l’enfant est devenu un homme. Un jour d’hiver plus rude que les autres, sa petite fille lui demande :

« Dis Papa, c’est comment la montagne ?

Lui caressant ses boucles avec tendresse, il la prend sur ses genoux, au coin du feu qui crépite dans la cheminée du même chalet ancré sur la même montagne. Il la prend sur ses genoux et, regardant par la fenêtre, se surprend à sentir les larmes monter à ses yeux, gonflées d’amertume.

Dehors sous la pluie de janvier, devant le chalet, à la place de la forêt de mélèzes de son enfance, des grues entament le terrassement du nouveau centre commercial de la station ..........

« Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants » A. de Saint Exupéry.

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