Manaslu : La Question

Publié le par Paul Bonhomme

79 La montagne des esprits n'a pas voulu

 

« Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » N. Boileau

 

Le dramatique accident survenu au Manaslu m’oblige une nouvelle fois à m’interroger, à chercher des réponses là où les questions s’accumulent.

Moi qui me bats tous les jours pour que mes proches comprennent pourquoi je monte là-haut, encore et malgré tout.

Finalement comment ne pas me sentir responsable ?

 

Mais voilà, face à notre société qui se cherche, face à l’individualisme qui s’émancipe, face à toutes ces radicalités qui se développent, le fait de monter là-haut procède comme une soupape, un moment de repos.

Cela nous pose, indubitablement, face à nous même. Non comme une religion, mais plutôt par obligation. Parce que là haut, quoiqu’on en dise, il devient difficile de se mentir ou de se cacher derrière des filtres ambigües.

 

Les points de repères pour comprendre un tel drame manquent. En effet, comment, dans le pragmatisme ambiant, comprendre que certaines personnes puissent encore mourir pour un rêve ?

Car au-delà de tout ce qui se dira sur cet accident le constat est bien là, unique et impitoyable : oui, ils sont morts pour leurs rêves, rien de plus.

 

Et ceux-ci ne sont pas fait que de gloire ou de satisfaction personnelle.

Certaines victimes partageaient ces rêves avec une foule de gens qui les suivaient, au jour le jour. Vivant une aventure exceptionnelle à distance, uniquement parce que d’autres avaient le courage et la force de la vivre en direct.

D’autres vivaient cette aventure pour donner du courage à des centaines de malades qui attendaient qu’on leur donne ne serait-ce qu’un peu d’espoir en la vie.

D’autres encore essayaient de pousser des limites, pour montrer simplement et humblement que oui, vivre un rêve est toujours possible.

 

Lorsque l’on monte si haut, ce que l’on retient avant tout, c’est le partage et l’émotion, c’est le profond amour qui nous fait revenir différent, les deux pieds sur terre. Le reste n’est que mensonge, arrogance ou vanité.

Le reste n’est fait que pour se justifier, pour faire comprendre l’incompréhensible.

 

Mais voilà, il est difficile de faire accepter qu’on ne recherche rien d’exceptionnel là-haut.

Comment réagirait ma femme si elle savait que je ne trouverai rien là-haut ? Et mes enfants qui ont besoin d’être fier de leur père ? Et les collègues ? Que penserait mon père ?

 

Non je n’ai jamais rien trouvé là-haut, rien d’autre que des bribes de moi-même, rien d’autre qu’un peu plus de vérité, un peu plus de liberté, l’espace de quelques heures. Allez faire comprendre cela lorsque les questions que l’on redescend de là-haut sont encore plus nombreuses que les réponses ?

 

L’exploit sera toujours plus facile à justifier.

L’exploit nous permet tant de choses que le courage ne nous autorise pas !

 

Là-haut, au Manaslu, la seule erreur qu’ils ont faite est d’avoir cru en leurs rêves.

 

La question que je me pose à présent est : sommes nous encore prêt à accepter cela ?

 

P. Bonhomme Cercier, septembre 2012

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remy 22/10/2012 23:51


j'ai l'impression que faire ce type d'experience (je parle d'expé à 8000) c'est une part de son enfance qui n'aurai pas disparu, c'est un état d'esprit, certes un peu egoïste, mais simplement une
maniere d'etre


merci pour ce texte et ces comentaires qui invite a penser, et a faire un hommage au victimes

Delobel 06/10/2012 20:59


La montagne, pour moi, c'est beau et puis ...
Au travers de ce texte, vous me montrez un autre aspect ... la recherche du rêve au travers de la recherche de soi !
Merci à vous cher(e) P. Bonhomme Cercier pour avoir posé votre réflexion sur le "papier" et de l'avoir partagée.

toyotam 01/10/2012 12:05


Bonjour et merci de votre texte et de ceux des contributeurs


Toute la difficulté de la légitimation de notre voyage "là-haut" est dans la justification que l'on voudrait en faire. Quand on s'émancipe de cette justification, on touche la gratuité, la grâce.
Une expérience mystique, étroitement personnelle, difficilement partageable, comme l'expérience de l'ermite ou du croyant.


Il s'agit bien du lien au don de vie et à sa gratuité qu'on retrouve dans le lien de filiation (donner vie), dans le lien amoureux, dans les liens d'amitiés. Notre société ne vit pas de cela ces
temps ci. Et l'homme reste un aspirant à des grandes choses, qui le dépassent, le surpassent, et auxquelles il peut tenter de se confronter. Après chacun choisit ses priorités, porte ses
jugements, et on compte les vivants, les morts, les amoureux, les larmes. 


Mais on ne fait pas l'économie du jugement des autres, de la société, ni de soi-même. 


Au final, la vie et la mort, la montagne et l'alpinisme, se mèlent pour nous parler de notre société et des gens qui la composent et la pensent. L'alpinisme se situe dans un de ces domaines
bordant des conduites étranges où la rentabilité n'a pas vraiment son mot à dire. On reste toujours seul face à la mort mais on la pense et la vit collectivement. 


 

Fabien Meyer 28/09/2012 00:17


Permetez-moi de vous dire combien je suis sensible à votre ecriture et au sens que vous lui donner... Il est des lectures qui delient les mots de la bouche et votre texte en fait partie à mes
yeux. J'aurais aimé connaitre votre nom et vous citer... Merci Thomas pour votre commentaire

Marwan Takchi 27/09/2012 20:35


Bonjour,


J'ai eu votre lien par notre cousine Isabelle Ouimet sur Facebook. Je suis vraiment touche par ce que vous avez ecrit. Je ne peux pas comprendre a 100% les sentiments que vous decrivez, mais je
suis quand meme conscient que Dominique et partis en faisant ce qu'il aimait le plus. Et cela en quelque sorte me console.


L'alpinisme est un sport pour des gens bien speciaux, comme ceux qui sont policiers ou pompiers. Et je peux confirmer que Dominique est un etre special, Passione, Bon Vivant et un excellent ami.
Ma femme sa cousine est en desarroi. Pour elle c'est un frere qu'elle a perdu.


Sur ce je vous souhaite une excellente journee et restez prudent svp. Merci


Marwan Takchi