Plaidoyer pour nos montagnes.

Publié le par Paul Bonhomme

Plaidoyer pour nos montagnes.

 

 

J’ai fait un rêve, ou plutôt un cauchemar. J’ai rêvé que sur chaque montagne pendaient des cordes reliant le fond des vallées à leur sommet, j’ai rêvé qu’à leurs extrémités s’érigeaient des débits de boissons, des échoppes vendant du Red Bull, du Diamox, que les piliers de comptoir étaient des Sherpas bourrés de testostérone, faisant éclater leur débardeur en bandant leurs muscles hypertrophiés.

J’ai rêvé qu’il fallait se frayer un chemin entre la foule compacte des futurs ascensionnistes afin de s’acheter à prix fort le billet d’entrée dans :

« L’Univers Fantastique et Extrême de la Haute Altitude ! »

 

 

 

 

Malgré le métier que j’exerce, qui me passionne et qui consiste à faire découvrir la Haute Montagne, à la rendre plus accessible, à la démocratiser, je me pose une question :

-         combien de cordes fixes (de remontées mécaniques, d’hélicoptères, de bouteilles d’oxygènes, de sherpas, de pilules, de sponsors...) sur combien de montagnes et pour combien d’individus faudra-t-il encore avant de comprendre que la montagne n’a peut-être pas pour vocation d’être accessible à tous et par tous les moyens ?

 

Lorsque je me promène là-haut, lorsque j’ouvre les yeux, que j’observe, que je parle et que j’échange autour de moi, je m’aperçois avec crainte que ce dont je rêvais enfant, ce qui pour moi était un mythe, un inaccessible, ce qui était respecté alors par tant de monde : gravir une montagne, ne veut plus rien dire.

En un peu plus d’un siècle nous sommes passés de la crainte infondée au cirque le plus grotesque (ascension de l’Everest en slip !).

 

Il me semble urgent à présent de bien prendre conscience qu’une telle dérive nous amène face à des constats alarmants :

-         augmentation anarchique du nombre d’expéditions sur les plus hauts sommets de la planète (un millier de personnes au pied de l’Everest le printemps dernier) ainsi que du nombre de personnes sur les pôles d’attraction (Mont-blanc) et surtout diminution de leur connaissance, de leur expérience et de leur implication.

-         augmentation générale de l’individualisme et de ses répercussions (actes de malveillance, fin de l’entraide, égoïsme forcené, déresponsabilisation...).

-         illisibilité de notre activité (l’alpinisme) au niveau du public.

-         ...

 

 

 

 « L’hérésie majeure de la morale occidentale et la source de beaucoup de nos tracas et névroses me semble être cette manie de privilégier le Faire sur l’Etre. »

Nicolas Bouvier, extrait de « L’échappée belle - éloge de quelques pérégrins», Autour de Gobineau.

 

L’un des derniers espaces de liberté de la planète est menacé par nos actes, par cette hérésie dont parle N. Bouvier.

Nous en sommes même arrivés à devoir mettre au point un code d’éthique (Doug Scott et John Nankervis en ont dirigé la rédaction au sein de l’Union Internationale des Associations d’Alpinistes dernièrement).

En privilégiant depuis de nombreuses années déjà le fait de faire de la montagne, de faire un temps, un exploit, un « 8000 », un « 4000 », nous avons oublié le simple fait d’être en montagne, de la vivre et non de la consommer.

 

Lorsque même les représentants les plus respectés d’une activité n’arrivent plus à faire face et se perdent (dans tous les sens du terme) dans les nimbes de l’individualisme (sponsoring, médiatisation à outrance, exploits incompréhensibles), comment dès lors demander à tout un chacun de respecter cette activité et de ne pas chercher à en tirer un quelconque profit ?

Puisque peu importe la manière, et que seul l’objectif compte, comment ne pas se perdre ? Comment ne pas perdre l’essence même de ce qui nous fait monter là-haut ?

Comment ne pas tricher, mentir, fabuler, enjoliver, biaiser ?

 

 

Même si certains s’y essayent avec force, les Montagnes ne pourront jamais être réduites à un stade, il n’existera jamais de ligne de départ ni d’arrivée, nous ne pourrons jamais y monter des juges ou des arbitres, ni même y ériger des murs ou des barrières. Les montagnes resteront toujours libres, radieusement, glorieusement, amorales* comme la nature.

Mais dans l’inconscient collectif, aux yeux du Monde, qu’en ferons-nous ? Un espace de liberté, d’harmonie, de paix, de respect et d’honnêteté ou un grand panneau publicitaire (l’Everest, le Mont-blanc), un emblème national (le Cervin), un stade (l’Eiger, les Grandes Jorasses) ... un immense cimetière ?

 

Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : combien de morts inutiles faudra-t-il encore ?

Que ce serait-il passé si nous avions eu assez de courage pour dire avec force à tant d’illustres alpinistes/himalayistes (Chamoux, Bérhault, Lafaille, et tant d’autres) qu’ils faisaient fausse route, qu’ils n’avaient pas besoin d’y retourner encore une fois, ou pas de cette manière ni pour ces motifs ?

Que ce serait-il passé si j’avais eu assez de courage pour parler à mon frère et lui dire avec force que je n’avais pas envie qu’il y aille cette année là, que je pensais fondamentalement qu’il y allait avec de mauvaises raisons ? (N. Bonhomme, décédé au G6, Pakistan juin 1998)

Que ce serait-il passé si j’avais réussit à dire à Jeanno tous les doutes qui m’envahissaient depuis des années déjà ? (J. N. Urban, décédé au G2, Pakistan, juin 2008)

 

Il ne faut pas se tromper de meurtrier : la montagne ne décide de rien, nous sommes seuls juges et seuls, nous sommes responsables.

 

 

 

« Une réponse, c’est forcément le chemin qu’on a déjà parcouru. Seules les questions peuvent montrer le chemin qu’il reste à faire. »

Jostein Gaarder, extrait de « Le petit frère tombé du ciel ».

 

Le passé nous montre sans ambiguïté que c’est la manière dont on aborde Nos Montagnes qui détermine l’issue de nos ascensions, voilà la réponse.

La question est de savoir si il faut continuer à promouvoir et à cautionner implicitement, tacitement le fait de FAIRE de la montagne, de la consommer, de l’essorer jusqu’à ce que mort s’ensuive ou si un jour enfin nos enfants pourront comprendre pourquoi l’on monte là-haut : juste pour ETRE heureux et peut-être un peu plus libre.

 

A ceux qui continuent de monter sur leur sommet à grand renfort de cordes fixes, d’oxygène et de sherpas il faut pouvoir leur dire : attention, vous faites fausse route !

A ceux qui continuent à vivre ou à essayer de vivre de leurs exploits, à grand renfort de sponsors et de médias, il faut pouvoir leur dire : attention, vous faites fausse route !

Etc, etc...

 

 

Pour que Nos Montagnes puissent encore porter des valeurs aussi fondamentales que : liberté, respect, humilité, tolérance, solidarité et bonheur !

 

 

 

Paul Bonhomme, Guide de Haute Montagne, Cercier le 12 novembre 2009.

 

 

*Théodore Monod    

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Hubert 07/03/2010 12:32


Je "plussoie" abondamment, comme on dit dans le cyber-espace.  Paul, j'avais déjà perçu que nous étions en phase sur ce genre de choses lors de nos conversations du soir (espoir).

Un truc qui me chiffonne, ce sont les réflexions "j'ai fait le Mont-Blanc", "j'ai fait le Népal", même plus modestement, "j'ai fait le Mont Thabor".  On n'a rien
fait du tout.  Ces montagnes existaient avant nous, elles nous survivront de loin.  Tout au plus pourrait-on dire qu'on a fait une ascension ou une course, mais bien plutôt
devrait-on se réjouir de l'avoir vécue. 

Car le bonheur s'alimente des sensations et de l'effort partagés avec ses compagnons, bien plus que d'une quelconque performance dont on pourrait s'enorgueillir.

Un palmarès ne fait pas un homme.


FABY 21/12/2009 00:55



Le 19 octobre 2009 420 personnes se sont virtuellement retrouvées au sommet de l Himlung Himal Merci Paul de nous l avoir rappelé ce soir



Régine 16/11/2009 19:00



Une belle éthique professionnelle et une philosophie de la vie que je partage entièrement. Sans oublier que si la nature est généreuse et ses éléments d'une grande force, elle n'en reste pas
moins éphémère et fragile et nécessite plus que jamais qu'on la préserve.
Régine



V62 16/11/2009 17:34


Complétement d'accord je choque dep lus en plus d'apprendre qu'il y a des ocrdes fixes a plus de 3 000m d'altitude en France. Pour cette altitude était une limite à paritr duquel pu rien
n'était aménagé... Mé quand on voit qu'il y a mainteant un resto qui a était ocnstruit par hélicoptére sur lep lus haut sommet desp yrénée a 3 800m d'altitude.......... Pourquoi pas aller
sur le mont blanc en petit train............

Mais le nombre de mort sur les assenciondites facile (voie classique du mont blanc) monte que certins se trompe de chemin domage que sa se fasse de cette maniére.


Françoise et Pierre-Jean Doulat 15/11/2009 18:52



Encore un grand bravo à vous et surtout un immense merci pour votre éthique humaniste et exigeante que nous partageons entièrement.
Nous avons apprécié votre écriture à la fois poétique et philosophique.
En toute amitié.
Françoise et Pierre-Jean